Hommage à un maître.

Nous avons ce matin accompagné l’ami Brugirard pour le départ de son dernier voyage ! En méditant auprès de son cercueil, j’aurai voulu témoigner des qualités de cet homme modeste : il a été un modèle de dévouement et de générosité, qualité trop souvent absente de notre monde aujourd’hui.
Œnologue à la chambre d’agriculture du Roussillon, il a été pour nous jeunes vignerons dans les années 80 un maître au vrai sens du terme, pas un gourou comme on en rencontre tant par les temps qui courent. Il fut un vrai pédagogue qui enseigne une technique, un savoir-faire mais laisse libre son disciple. Il ne nous demandait qu’une chose : avoir un haut niveau d’exigence et ne jamais abandonner quand l’avenir d’une cuve semblait être menacé. Il nous disait : « vous avez toutes les chances de votre côté parce que vous n’avez jamais vinifié et donc vous n’avez pas eu le temps de prendre de mauvaises habitudes ».Il venait régulièrement et jusqu’à « pas d’heure » pendant les vendanges y compris après sa retraite. Il était à son métier d’œnologue ce que les « hussards de la république »décrit par Charles Péguy ont pu l’être à l’enseignement au début du Xxième siècle : l’amélioration des vins du Roussillon était pour lui une mission mais plus encore un devoir auquel toute son énergie était consacrée, ne comptant pas ses heures au service des vignerons.
“…les ouvriers ne servaient pas. Ils travaillaient. Ils avaient un honneur, absolu, comme c’est le propre d’un honneur. Il fallait qu’un bâton de chaise fût bien fait. C’était entendu. C’était un primat. Il ne fallait pas qu’il fût bien fait pour le salaire ou moyennant le salaire. Il ne fallait pas qu’il fût bien fait pour le patron ni pour les connaisseurs ni pour les clients du patron. Il fallait qu’il fût bien fait lui-même…Toute partie, dans la chaise, qui ne se voyait pas, était exactement aussi parfaitement faite que ce qu’on voyait. C’est le principe même des cathédrales… Il ne s’agissait pas d’être vu ou pas vu. C’est l’être même du travail qui devait être bien fait… Ils disaient en riant et pour embêter les curés, que travailler c’est prier, et ils ne croyaient pas si bien dire. Tant leur travail était une prière. Et l’atelier était un oratoire…” Charles Péguy

C’est cet idéal qui a fait l’école publique et qui fut à la même époque, dès le début du XXe siècle, bien avant 36, l’esprit qui anima ceux qui jetèrent les bases de nos appellations : ce qui fait la grandeur et la générosité de cette démarche c’est cette notion collective de l’élitisme , les exigences de qualité s’adressent à tous et tendent à la réalisation d’une œuvre commune. L’école publique s’adressant à tous avait la volonté d’offrir au plus grand nombre un enseignement de qualité pour former une élite populaire ; les appellations ont eu et avaient cette même ambition à partir d’un cahier des charges commun de donner la possibilité à tous les paysans d’un terroir donné, de réaliser un vin dont la qualité particulière ouvrait la porte de la notoriété. Les cathédrales comme l’enseignement public ou les AOC font partie de notre patrimoine et il est paradoxalement menacé dans une société au libéralisme triomphant par un goût immodéré de la réussite personnelle et par
ailleurs par une conception égalitariste de toute démarche collective . Nous savons tous qu’aucune appellation n’est composée à 100% de bons producteurs de même qu’une classe n’est composée à 100% de bons élèves. Mais l’originalité de la conception française, de l’exception française
c’est la générosité d’un système où les meilleurs entraînent les plus faibles vers le haut. Malheureusement au nom d’un égalitarisme mal compris, on menace ce qui a fait la force même de la république et on assiste à un nivellement par le bas : au nom de la typicité, on a fait des appellations le refuge des produits bas de gamme et moyen de gamme et beaucoup de vignerons qui ont des exigences de production de qualité se retrouvent volontairement ou non au banc des AOC et pratiquent une politique de marque .

André Brugirard a été le maître de nombreux vignerons du Roussillon et nous sommes un certain nombre à lui rendre hommage : merci André, merci pour ta compétence, ton dévouement, ton amour du travail bien fait.La viticulture du Roussillon te doit beaucoup et ta modestie dut-elle en souffrir : mission accomplie, je souhaite que le Père de tous les vignerons t’accueille les bras ouverts.

Marc Parcé.

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Léon Parcé, Automne 2016, Lagrasse.


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