Paysan, potager du Roy, jardinier de l’espace ou gardien de musée ? Réflexion sur le temps ( première partie )

« Ou de la complicité secrète entre le temps qu’il fait et le temps qui passe »Eric Orsenna

Une des caractéristiques de l’année 2016 restera son climat et les conséquences de celui-ci sur la production agricole en France, tant en ce qui concerne les céréales que le maraîchage, la viticulture ou l’élevage.
Le monde agricole français est dans une situation difficile et pour certaines productions dans un état catastrophique et les chiffres donnés par la Mutualité Sociale Agricole font froid dans le dos :

« Un suicide tous les deux jours, un par jour ? Ces derniers mois, avec l’effondrement des cours du lait ou du porc, et la menace de se voir lâché par sa banque, les langues ont commencé à se délier, pour témoigner de la mort d’un voisin ou de sa propre tentation d’en finir. Au Salon de l’agriculture, les éleveurs abordent le sujet spontanément. Ils évoquent un confrère dans le Finistère, un copain dans le Morbihan, deux éleveurs la même semaine dans les Côtes-d’Armor… Retrouvés dans leur grange, à la poutre de l’étable… « On en connaît tous », confirme à l’AFP le président de la FNSEA, le principal syndicat agricole, Xavier Beulin.
Le 11 octobre dernier, Jacques Jeffredo, un maraîcher du Morbihan, a sonné la mobilisation en organisant une messe dédiée aux familles des suicidés agricoles à Saint-Anne d’Auray. 600 croix ont été plantées, symbolisant les 600 agriculteurs qui, selon lui, se donnent la mort chaque année, « deux par jour ». Sa pétition a recueilli près de 20 000 signatures depuis l’été. Une étude conduite entre 2008 et 2013 sur commande de la Mutualité agricole (MSA), a confirmé ce chiffre : un suicide tous les deux jours. Le phénomène est sans doute en hausse dans les départements d’élevage, surtout dans l’Ouest. » Le Point 04/03/2016

Responsable de mon AOP durant quelques années, par provocation lorsque je recevais des groupes, j’aimais leur dire en parlant de l’exploitation dont j’étais co-gérant et qui se portait plutôt bien qu’en fait pour s’en sortir aujourd’hui, il fallait toujours faire le contraire de ce que proposent de faire les responsables professionnels ! En novembre 2010 quelques jours après son élection à la présidence de la région, le syndicat de cru Collioure -Banyuls avait reçu Christain Bourquin ( 1954-2014 )

Je vous livre ici mon discours d’accueil :

Monsieur le président,
je voulais bien sûr vous remercier pour votre présence en ces lieux aujourd’hui, et vous féliciter pour cette élection à votre nouvelle fonction à la tête de la région .
Votre réponse rapide à notre invitation nous touche d’autant plus que trop souvent  les paysans en général, mais les vignerons encore plus, sont montrés du doigt et accusés de tous les maux de la terre. Il ne se passe pas de jour sans que nous soyons accusés d’être responsables de l’alcoolisme de la population et notre production de vins assimilée à la production d’alcool. Où est le temps béni où l’on enseignait dans les manuels d’instruction civique des écoles de la République, la nécessité de proposer la consommation du vin sur tout le territoire de notre douce France pour lutter contre l’alcoolisme dans les régions non productrices de vin… et la carte de France de l’implantation de la vigne était là pour illustrer à quel point  les zones où l’alcoolisme sévissait étaient les régions sans production de vin !
Pour avoir conservé ces manuels de mon grand-père je ne pouvais m’empêcher de l’évoquer devant vous ne serait-ce que pour rendre hommage au président Freche qui aimait l’histoire et qui n’avait pas la langue dans sa poche !
Alors pour en venir à la réunion de ce jour vous pourriez penser que nous sommes des « pleureuses » et que nous allons une fois de plus vous demander des aides, incorrigibles paysans qui ne vivraient que de subventions. Mais vous savez bien que tel n’est pas le cas et si nous vous remercions pour les aides accordées et votre collaboration à nos projets, je voudrais insister sur le fait que les vignerons de Banyuls plus que tous les autres ont fait des efforts considérables ces dernières années, tant en ce qui concerne leur production que la commercialisation de leurs vins.
Dans le cadre de la réglementation européenne et de la loi d’orientation agricole nous avons mis en place les nouveaux organismes de gestion de l’appellation avec tout ce que cela comprend comme contraintes et obligations autrefois gérées par l’inao; nous avons travaillé avec votre soutien à la réflexion et la mise en place d’une viticulture soucieuse de l’environnement ; nous avons mis en place avec l’aide de la région un organisme d’inspection régional issu de la profession afin de ne pas livrer ce secteur à des organismes certificateurs issus d’ entreprises privées n’ayant pas toujours conscience des particularismes de notre viticulture et les compétences dans ce domaine très particulier du vin.
Aujourd’hui malgré nos efforts, malgré nos obligations à maintenir un paysage qui est une vitrine pour la région, le département, notre commune, nous sommes seuls à en assumer la charge, l’entretien. La force du cru Banyuls- Collioure c’est sa particularité, son originalité, c’est cette architecture, c’est cette histoire vivante que nous avons su conserver, c’est notre culture dont nous sommes fiers mais que nous devons savoir garder vivante si nous ne voulons pas être transformés en gardiens de musée. Alors j’aurai envie de parodier St Paul et de dire que notre force c’est notre faiblesse, c’est ce qui fait que nous sommes différents, c’est les vieilles vignes complantées, c’est cette multitude de vignerons modestes qui ont permis au cru de traverser toutes les crises, et alors qu’au cours du XXième siècle tous les vignobles non mécanisés ont disparu, de se maintenir.

Il y a un mot qu’on attribue à Jaurès et qui correspond parfaitement à notre métier de paysan, à notre âme de paysan, ici à Banyuls : « de la tradition il faut garder les braises et non les cendres ». Alors Monsieur le président, dans vos nouvelles fonctions n’oubliez pas les paysans du cru Banyuls alors que nous nous battons et que nous avons du mal pour faire reconnaître nos particularismes, notre spécificité, ce qui fait de notre viticulture une viticulture à dimension humaine qui ne peut se dissoudre et se fondre dans les schémas d’une viticulture industrielle. Nous nous refusons à faire les mêmes erreurs qu’une viticulture roussillonnaise aujourd’hui en difficulté. Banyuls est un terroir aride pauvre mais riche des hommes qui se sont battus pour le conserver. Nous essayons de faire des vins de terroir dans une logique de production qui n’est pas celle, qui ne doit pas être celle des autres régions de production : nous n’avons pas à épouser les standards de production, nous avons à relever le défi d’une autre viticulture, une viticulture de montagne, respectueuse de son environnement. Oui le cru Banyuls-Collioure peut être une vitrine à condition de n’être pas un musée et nous des indiens ! Dans ce monde extrêmement individualiste, les appellations comme les coopératives sont les outils dont nous avons besoin pour affronter un marché mondialisé mais à une condition c’est que nous ne soyons pas les consommateurs de ces outils mais les acteurs.
Enfin pour ce faire il faut aussi que les responsables politiques comprennent qu’une appellation , que les appellations font partie de notre patrimoine culturel et qu’à ce titre cela nous donne à nous, paysans, des devoirs, des engagements mais à tous, habitants de ces villages, de ces pays des obligations . Nous ne pouvons être seuls à financer cette charge, à tenir pour préserver nos paysages.

Tenir, se maintenir…Je terminerai par ce texte, extraits d’un discours prononcé à Stockholm en novembre 1963 par Georges Séféris célèbre poète Grec dont certains textes ont été mis en musique par Mikis Théodorakis :

« J’appartiens à un petit pays. C’est un promontoire rocheux dans la Méditerranée, qui n’a pour lui que l’effort de son peuple, la mer et la lumière du soleil. C’est un petit pays mais sa tradition est immense. Ce qui la caractérise, c’est qu’elle s’est transmise à nous sans interruption. La langue grecque n’a jamais cessé d’être parlée. Elle a subi les altérations que subit toute chose vivante. Mais elle n’est marquée d’aucune faille. Ce qui caractérise encore cette tradition, c’est l’amour de l’humain ; la justice est sa règle. Dans ce monde qui va se rétrécissant, chacun de nous a besoin de tous les autres. Nous devons chercher l’homme partout où il se trouve. »

Marc Parcé.

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L’Acropole 2014, photo Pierre Parcé.


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